— Seule, ma pauvre petite ! mais tu te perdrais. Tu as été élevée dans le quartier comme moi au couvent. Tu ne connais pas le monde extérieur. Ici, tu es quelqu’un, on te connaît, on t’estime, tu es au premier rang des femmes du quartier. Tu sais, l’honorabilité, ça va par quartier : ce qui est du beau monde dans l’un ne l’est pas dans l’autre ; ce qui est honnête dans tel quartier ne l’est plus dans celui à côté. Sors d’ici, et tu ne seras plus qu’une petite putain que tout le monde rejettera, fuira, et dont on se méfiera à l’égal d’une voleuse.

— Oui da ! fit Angelinette.

— Certes, mon trésor, c’est ainsi. Si tu sors du quartier, que ce soit avec quelqu’un qui veille sur toi. Ici tu serais protégée, tu es à l’abri ; à l’extérieur, tu serais brisée.

— Mais toi, qui n’en es pas, du quartier, pourquoi y es-tu venue ? On ne t’y protégerait pas.

— Oh, quand Zouzou m’a lâchée, j’ai perdu la tête. Puis j’étais fatiguée de soucis : elle dépensait trop et me trompait. Alors, pour ne plus devoir m’occuper de rien, ni du logement, ni de mes toilettes, ni de la mangeaille, je suis venue ici : ce qui m’entoure ne compte pas ; mais j’ai de nouveau soif de liberté, d’un chez moi, d’un amour. Angelinette ?…

Elle lui prit les deux mains, l’attira à elle, voulut mettre sa bouche sur la sienne. Mais Angelinette se baissa, lui échappa et courut vers le fond de la salle, près du comptoir où se trouvait le patron.

Les larmes sautèrent aux yeux de Clémence. Elle s’en alla, les poings fermés, cherchant sur qui assouvir sa déception. Dehors, elle tressaillit, alla droit vers une impasse où une ombre se dissimulait.

— Ah ! tu m’espionnes !

Et elle empoigna la créature qui se cachait.

— Ah ! rat écorché, fouine malpropre !