— Et comme les autres enfants ont profité depuis que je les lave régulièrement ! non, je n’aurais jamais cru autrefois à l’influence de la propreté sur la santé et la beauté, car ils sont tous beaux, n’est-ce pas, madame ? Nous croyions que la nourriture faisait tout : mère les bourrait de lard et de jambon à nous faire crever ; les quatre porcs que nous tuions par an ne suffisaient pas ; tout passait à la nourriture, et rien à du savon. Nous étions persuadés que c’était un luxe inutile que de tenir tout propre.
Et, à chaque instant, ses yeux et sa bouche frémissants se tournaient vers moi.
— Nous devons cela à madame qui m’a enseigné comment il fallait faire. Et maintenant encore toute cette herbe… Et madame n’a en somme rien de tout cela : c’est uniquement pour nous qu’elle s’est donné toute cette peine.
Elle détourne le visage qu’une rougeur envahit.
— Si je pouvais avoir beaucoup d’élèves comme vous, Mitje, j’ouvrirais une école.
Elle continuait à tirer l’herbe d’arrache-pied, en exhalant une odeur de bouse, de sueur et de bête de somme, car il est bien entendu que la propreté, telle que je la lui ai enseignée, a subi une transposition. Quelle chère créature ! c’est l’abnégation personnifiée. Quant à moi, je n’ai aucun mérite à m’être occupée d’eux : quand je vois un bel enfant sale, mon seul désir est de le prendre et de le laver à grandes eaux jusqu’à complet décrassement ; qu’il hurle, ça m’est bien égal, je ne le lâche que lorsqu’il est comme je l’entends. Chez la petite femme, je n’ai trouvé que peu de résistance à cette manie, et en Mitje une aide précieuse.
9 juin 1918.
En ce moment l’église prescrit une idolâtrie spéciale du Sacré-Cœur de Jésus. Des paysans ont fait venir de Hasselt, de Bilsen, voire de Liège, des images, des « postures », des cœurs de Jésus en plâtre, qu’ils payent de soixante-quinze à cent francs. Le vicaire vient bénir ces idoles et prescrire les nouvelles pratiques à observer.
Mitje m’avait demandé des fleurs pour orner leur Sacré-Cœur. Je lui en ai donné : cela fait une petite diversion à ses occupations journalières de lessive, d’étable, de bouse, de purin, de torchage des petits.
Dès qu’elle eut les fleurs, elle rentra chez elle, mit une table devant une fenêtre ornée de pots de fleurs, posa un petit bloc sur la table, la couvrit de deux essuie-mains blancs, plaça sur l’éminence ainsi formée leur statuette du Christ tout enfumée et montrant un cœur sanglant couvert de chiures de mouches. Elle mit les fleurs à haute tige dans de grands pots, les plus petites dans de petits pots, les roses seules dans des verres, et les rangea autour du Christ. Sur le devant de la table, elle déposa une petite couronne de bleuets que Fineke avait tressée, mit une rose au centre, prit de l’armoire deux candélabres en verre nickelé et y plaça des bougies qu’elle alluma. Puis elle alla chercher un oreiller dans le berceau du petit, le déposa par terre devant la table et le couvrit d’une descente de lit que l’on emploie seulement quand Sus vient à la maison. Et ce fut le plus naïf, le plus frais et le plus joli petit autel de tableau gothique que j’aie jamais vu.