J’avais une profonde pitié de l’angoisse de ces âmes simples pendant ce mauvais quart d’heure. Un des gardiens nous dit que, pendant le bombardement, il avait dû rester près des singes, qu’ils étaient dans le même état de terreur qu’en ce moment ; qu’il entrait dans les cages pour les prendre dans ses bras et que, dans celles où il y en a beaucoup, ils s’étaient agrippés à son corps comme des chenilles à une branche ; que des jours et des jours après, ils étaient encore hors de leurs gonds.

— A midi, quand je suis rentré chez moi pour manger, continua l’homme, il n’y avait dans la rue que chiens et chats abandonnés : ils couraient également, comme chassés par le diable. Personne ici n’a abandonné son poste : nous avons continuellement traversé le jardin pour nourrir les bêtes, et sommes restés sous ces toits de verre pour les calmer.

7 février 1915.

Comme je ne voyais plus qu’une otarie et un phoque, au lieu des trois ou quatre qu’il y avait auparavant, je questionnai le gardien.

— Lors du bombardement, ils sont restés onze jours sans manger, me dit-il. L’homme de la glacière où nous déposons nos victuailles pour les animaux, s’était enfui en emportant la clef et il n’y avait pas de poisson en ville. Comme on était en automne, ils ont mangé les feuilles mortes tombées dans leur bassin ; ils sont morts un mois après d’une obstruction des intestins.


Dans une cage, deux condors. Le plus petit, la femelle, la tête penchée de côté et en arrière contre la poitrine de l’autre, fouillait de son bec les chiffons de chair qui pendent autour des mandibules du mâle ; son geste était celui d’une femme qui se câline contre l’homme et le caresse. Lui marchait à côté d’elle, un peu en retraite, les ailes déployées comme un manteau sous lequel il l’abritait, et des poum, poum, poum voluptueux s’entendaient à l’intérieur de son corps, à la base du cou. Elle retourna la tête et encore, de ses mandibules, fouilla les chiffons de chair. Et, ainsi enlacés, ils faisaient le tour de la cage : lui l’abritant de ses ailes et lui parlant son mystérieux langage : poum, poum, poum ; elle, câline, le caressant.

Un vieil officier allemand observait comme moi les condors enamourés. Nous nous regardâmes ; son regard, comme le mien, était triste de la jeunesse envolée, cette jeunesse qui se manifestait ici d’une manière si délicate. L’homme, à cet âge, se borne à se faire amener de temps en temps un fruit vert : mais cela ne remplace pas le joli ramage de la jeunesse.

27 février 1915.

Deux grands-ducs, chacun isolé dans une cage d’un mètre carré.