A mon approche sous le parapluie, ils hérissent leur plumage jaspé de toute la gamme des mordorés ; ils écarquillent comme des phares leurs yeux orange ; ils dressent leurs oreilles en plumet ; ils claquent leurs mandibules férocement ; puis ils m’observent.
Sous mon parapluie, ma tête était sans doute ombragée ; ils pouvaient ainsi mieux voir mes yeux, agrandis par l’action de la neige et du vent. De leur regard myope, ils me fixent, lèvent et abaissent le corps en le balançant à droite et à gauche, comme pour prendre leur élan vers ces deux points lumineux. Je me mis à mouvoir expressément les yeux : leurs yeux d’or foncé, avec un profond point noir au milieu, qui s’agrandissait et se rapetissait, se fermaient de temps en temps d’un battement des paupières, veloutées de petites plumes blanches. Ces yeux de lave brûlante et ces claquements de mandibules sont d’une férocité grandiose.
Les dromées, bêtes qui ressemblent à des autruches, m’étonnent par un battement de tambourin qu’on entend de l’intérieur de leur corps, sans que leurs bouches se meuvent. Le gardien me dit que c’est un son de contentement et de santé.
Dieu, que j’aime les bêtes ! Sans le jardin zoologique, Anvers me serait maintenant odieux. L’Escaut, cette autre beauté de la ville, est si tragiquement abandonné, il nous fait tant regretter la vie, le mouvement, le bruit qu’amenait sa richesse, que je n’ai plus le cœur d’y aller. Les premiers temps de la guerre, je l’aimais beaucoup, ainsi beau par lui-même ; mais maintenant que le pays agonise par l’absence de l’abondance qu’il nous amenait, j’y deviens trop triste.
28 février 1915.
Je suis encore allée, aujourd’hui dimanche, faire ma promenade hygiénique au jardin zoologique. J’ai vu une pariade de vautours. La femelle crie lamentablement ; le mâle la chevauche avec énergie en la maintenant de ses mandibules, par la peau du cou, comme les fauves. Le plus beau est le battement fébrile et précipité des ailes.
Pas de bourgeois, mais d’innombrables soldats allemands. Il y en avait beaucoup qui doivent être fraîchement arrivés : en bonnet rond, blanc à bord rouge, la tunique blanche, les bottes à éperons. Malgré ce costume prestigieux, beaucoup avaient l’air de pauvres bougres, dans les cinquante ans, courbaturés par un travail trop continu et trop lourd, une épaule plus haute que l’autre, marchant sur leurs belles bottes comme si leurs cors les tourmentaient. Ils regardaient les bêtes, comme tous les ouvriers, avec un ébahissement qui ne cherche pas plus loin. Ils ne songent pas que ce sont des êtres qui pensent et qui sentent. Ils ne songent pas qu’elles rêvent de liberté et souffrent d’être ainsi en cage. Non, les bêtes en cage sont créées pour leur ébahissement.
5 mars 1915.
Hier, une dizaine de soldats allemands s’amusaient devant l’éléphant. La bête jetait tout le temps sa trompe en avant, mais aucun des soldats ne savait ce que cela voulait dire. Je fis un clin d’œil au gardien, pris une pièce de deux centimes dans mon porte-monnaie et la jetai à l’éléphant. Il la ramassa et frappa violemment contre les barreaux. Le gardien approcha ; il lui donna la pièce et reçut en échange un morceau de pain dans sa gueule ouverte. La joie des soldats ! Maintenant tous cherchaient des piécettes et les lui jetaient. Le gardien eut une bonne récolte. Quand je partis, il me salua gentiment. Nous étions de connivence, et je me promets de lui servir encore souvent d’amorce.
La seule otarie qui reste crie affreusement toute la journée, en s’étalant devant les deux cormorans, ses camarades, mais, quand elle en approche trop près, ils lui donnent des coups de bec, et alors l’otarie de crier. Le gardien me dit qu’elle se lamente ainsi parce qu’elle est seule et que les cormorans ne veulent pas jouer avec elle.