Quelle adorable créature d’avoir ainsi besoin d’affection !
8 avril 1915.
Ce sacré merle ! il vous en a une sérénité !
— Cher, tu m’enchantes !
Il est perché là, sur cette cheminée d’une maison abandonnée, dominant les jardins en fleurs gaiement ensoleillés. Si on pouvait annoter cette musique, quelle fraîcheur ! ou faire une grammaire de cette langue naïve, quel imprévu !
Ah ! le voilà parti. Enfin on ne peut tout de même pas nous priver de ce soleil, ni du chant de ces chéris, mais moi personnellement, je n’arrive pas non plus à m’ôter la vision des étouffements des tranchées, des cadavres, la bouche pleine de terre de l’avoir mordue dans leur agonie, des yeux des morts ouverts, comme regardant le ciel bleu au-dessus d’eux, des désespoirs dans les familles à l’annonce de la mort, et j’entends l’exclamation : « Onze Robe ! », « Notre Marcel ! », « Unser Hans ! », « Our Dick ! ». Et les odeurs, les odeurs… Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! J’ai bien à écouter le chant du merle !
28 avril 1915.
Journée radieuse. Depuis le premier avril, le directeur du jardin zoologique a obtenu de la commandanture que les militaires allemands doivent payer une entrée de vingt-cinq centimes. Le jardin est envahi de soldats.
Il est en boutons, en bourgeons et en fleurs. Des parterres de tulipes — l’harmonie des couleurs n’est pas toujours bien choisie — des plates-bandes de pensées, de narcisses, et un gazouillement adorable de tous les oiseaux dans les arbres. Ils trouvent dans ce jardin libre pâture ; ils passent par les mailles des cages de leurs confrères captifs et se gorgent.
Des chaises sont disposées autour du kiosque. Le chalet Louis XVI est ouvert : sur ses terrasses, des chaises et des tables. Les bébés jouent, mettant des notes gaies dans leurs cris et dans le jardin. Des dames prennent du thé, du café, des gâteaux, et l’on cause en brodant, en crochetant. Les figures sont graves et les propos n’ont rien de la frivolité insipide des temps heureux.