Le faisan doré, élégant et prestigieux de couleur, fait des passes devant sa faisane, en étalant vers elle son collier rayé orange et bleu. Elle lui échappe constamment, et lui de recommencer ardemment sa poursuite à travers la cage ensoleillée, d’où jaillit comme une coulée d’or et de pierres précieuses en fusion.
Le faisan de Lady Amherts, lui, mince et aristocratique, en sa parure blanche chamarrée de vert, de bleu, d’or, piétine sa faisane qui est douillettement nichée dans la terre chaude et poudreuse.
Quelle tristesse de voir les cages des lions, des tigres et des ours vides !
Les bébés jouent.
Un vautour à calotte brune, foncée et veloutée ; le cou nu, rose strié de bleu et de noir ; face nue, rose ; yeux noirs changeants, perçants, fixes, mobiles, féroces ; bec orange, encastré dans du gris tendre ; goître en boule couvert de plumes ; pattes puissantes ; des plumes lui font collier. Il est sur son perchoir, secoue désespérément ses larges ailes en se soulevant sur ses pattes ; mais l’élan est impossible dans cette cage, et lourdement, une à une, il les laisse retomber pour recommencer, le moment d’après, ses efforts inutiles vers la liberté… à moins que ce ne soit pour se dégourdir les membres.
A côté, le vautour de Kolbe, gris beige, au long cou nu, se couche, la tête hors les barreaux de la cage, pour se faire caresser et gratter. Il veut prendre, de ses mandibules puissantes, le bloc-notes avec lequel je le chatouille. Puis tout doucement, quand je lui ai enlevé toute méfiance, il se laisse faire, et j’avance ma main jusque sur son crâne que je gratte et la peau du cou que je triture. Il ferme, d’une paupière bleue remontante, à moitié les yeux, la tête et le cou abandonnés à la volupté de la caresse. Ah ! le bougre, comme il aime cela ! Mais je viendrai souvent te caresser, tu es exquis… Oui, un vautour exquis, doux et grand comme une brebis, avec de fortes pattes gris argent. Ah ! pauvre créature dégénérée, déviée de ta vraie nature, tu es peut-être née au jardin ? Tu ne sais pas ce que c’est que la féroce, l’enivrante liberté ; tu ignores la force de tes ailes toujours repliées, le coupant de tes mandibules. Tu prends les bénéfices de la captivité et de ton impuissance. Ah flûte ! tout est triste, je vais rentrer…
Les bébés jouent.
En longeant les avenues, des enfants du quartier de l’Ancien Canal viennent du Parc en chantant. Un garçonnet de sept ans a, aux bras, deux chaînes de fillettes de cinq, quatre et trois ans. Elles dansent en frétillant de la croupe et brandissent un bras en l’air. Elles chantent : lala, lalalaaa, lalalaa, avec les voix canailles et les gestes crapuleux des femmes en ribote de leur quartier. Ah zut ! tout est triste… Et là-bas, on s’empuantit, on s’asphyxie, on se démolit, on se déchire, on se pulvérise, on se calomnie et l’on se hait, et tout pourrit…
4 mai 1915.
Les trams circulent presque vides ; les rues sont de plus en plus désertes. Avec cela, un printemps adorable. Sur les branches des arbres fruitiers, les fleurs grimpent les unes sur les autres ; les branches ont de grosses touffes d’un blanc exquis et parfumé, et il y a tant, tant d’oiseaux qui chantent sur les arbres des avenues et dans les jardins, derrière les maisons brûlées et abandonnées ! Comme leurs propriétaires, à l’étranger, doivent y penser maintenant ! Je crois qu’on entend mieux les oiseaux parce que les rues sont plus silencieuses, et peut-être aussi parce que nous n’avons pas encore entendu une note de musique depuis l’invasion et que le moindre son harmonieux, après les discussions sur la guerre par ces voix rudes et âpres des Flamands, caresse notre oreille charmée et surprise.