Derrière chez nous, il y a un merle qui a le langage le plus spirituel, le plus expressif, en même temps que le plus délicieusement modulé. Ah ! la chère créature ! si je pouvais la prendre dans le creux de la main et lui gratter doucement la tête, en signe de reconnaissance ! Toutes les bêtes aiment qu’on leur gratte la tête : si le merle se laissait faire une fois, il y reviendrait, et pour moi ce serait une grande joie.
Au jardin zoologique, des dames viennent avec des jeux de cartes et, sous un grand arbre, elles jouent à trois sur une petite table pendant toute une après-midi, sans échanger d’autres mots que ceux nécessaires pour le jeu. Il y a plusieurs groupes. On n’entend plus le français : seulement le flamand et l’allemand. La société qui parle le français est à l’étranger, les Allemands se sont implantés mieux que jamais et parlent à plus haute voix qu’avant. Ils sont chez eux, quoi ! Des officiers allemands goûtent avec du café et des gâteaux, beaucoup de gâteaux.
Le directeur du jardin est maintenant toujours assis à l’entrée pour voir si le public arrive. Il est aux abois : presque tous les abonnés sont partis avant d’avoir payé leurs cotisations de l’année. Il a réduit l’abonnement de cinquante-cinq à quarante francs : beaucoup d’abonnés ont écrit que malgré les temps durs, ils continueront à payer cinquante-cinq francs. Heureusement, car que deviendraient les dames et les bébés de la ville sans le jardin zoologique ?
Il vient de passer une jeune dame habillée d’une jupe kaki, d’un paletot de satin vert d’eau, coiffée d’un chapeau bleu marine avec une couronne de fleurs rouges. C’est à hurler ! Si j’étais un homme, pareille femme me serait odieuse. J’en vois souvent une autre qui porte une jupe beige, un paletot demi-long noir, un chapeau bleu marine, des gants blancs, une ombrelle verte et un sac en cuir violet : si je l’aperçois à temps, je change vite de trottoir.
Celles que je viens de décrire sont celles qui choisissent elles-mêmes leurs toilettes ; d’autres, qui laissent faire leurs bonnes couturières de Bruxelles, sont tolérables ; mais, en ce moment, les dames qui se font habiller à Bruxelles sont parties et l’on ne voit plus que les autres. Les femmes, ici, ne se préoccupent pas de regarder si la couleur ou le genre d’étoffe va à leur teint ou à leur type, et encore moins d’un ensemble harmonieux dans leur toilette.
Encore une qui passe : les pieds blancs, la jupe à damiers noirs et blancs, le paletot vert épinard, le chapeau bleu marine, des gants jaunes. Cependant les perroquets sont aussi parés des couleurs les plus folles : je ne sais comment ils s’arrangent pour être merveilleux.
Chez les créatures parées par la nature, on constate aussi des gaffes de goût. Le faisan noble a pour moi deux tares qui l’empêchent d’être complètement noble : bleu nuit miroitant ; joues bleu pervenche ; yeux rouges à point noir ; huppe bleu nuit droite sur la tête ; sur le dos, une plaque de petites plumes cuivre en fusion ; ailes bleu sombre lustrées ; les côtés, en avant vers l’épaule, jaspés bleu et jaune clair ; pattes roses ; queue raide, bleu sombre et blanc à peine teinté de jaune. Eh bien la tare — outre qu’il est trop lourd de corps — sont ces plumes, d’un blanc jaunâtre trop clair et trop criard, des ailes et de la queue, dans cet ensemble sombre, sobre et vraiment noble : pour être impeccable d’harmonie et d’aristocratie, il faudrait que la jaspure des ailes et les plumes claires de la queue fussent comme la plaque du dos, couleur cuivre en fusion.
Donc, mesdames, allez-y de vos couleurs disparates : la nature ne fait pas mieux que vous quand elle veut trop bien faire, et y va aussi naïvement.
Voilà, je rentre. J’ai fait une promenade solitaire délicieuse, en m’asseyant à chaque instant pour écrire, soit sur les bancs des avenues, soit à l’église, ou chez Van de Laer en buvant mon lait chaud, et au jardin zoologique.