Un orage éclate avec de gros coups de tonnerre : ils sont cependant moins secs que les coups de canon. Eh bien, Caroline et moi n’arrivons pas à cacher notre nervosité : cela nous rappelle trop le bombardement. Mon mari trouve aussi que le tonnerre est plus énervant qu’avant le bombardement.

5 mai 1915.

Le merle, après chaque phrase bien articulée, fait : Hihihirurutiti, comme s’il riait de lui-même ou des autres, car il parle, il explique, c’est certain, il blague ses voisins : ses intonations sont trop railleuses pour être mécaniques. Quel délice d’avoir ces candides créatures autour de soi ! Maintenant il y en a cinq, six, qui s’égosillent, chacun penché sur une éminence des ruines.

10 mai 1915.

Je n’ai sans doute pas de cœur de m’occuper du merle qui vole dans les jardins des maisons en ruines. Mais c’est la seule voix harmonieuse, à inflexions civilisées, que j’entende.

Tururûtû, tuturûtu, titiriti.

Turlutute, turlutute, pirewirewite.

Le son est plein, velouté, et les phrases articulées avec une rare logique. Enfin il me charme. Tant pis si je manque de cœur ou de sérieux : ce doit être de cœur plutôt.

22 mai 1915.

Je n’ai pas osé aller m’installer à la campagne cette année, et, comme je ne sais où aller tous les jours pour faire ma promenade — on ne peut traverser l’Escaut sans passeport — je retourne toujours au jardin zoologique. Hier, j’ai observé longuement la grue couronnée du Sénégal. Peu de bêtes sont plus aristocratiques qu’elle, en ses couleurs sobres, discrète en ses mouvements et gestes et en son allure futile et spirituelle. Elle est gris fer, le plumage long et effilé, pas tassé ; haute sur de fines pattes sèches, ciselées ; un cou qu’elle allonge et raccourcit à volonté et dans tous les sens, en des ondulations souples, et qu’elle penche de côté, avec sa tête comme piquée au bout, pour regarder de son œil latéral le ciel, quand il tonne ou qu’un aéroplane passe. Elle écoute et observe, en ce même mouvement, les feuilles qui bruissent sur les arbres, les moineaux qui passent. Elle abaisse le cou, et son œil de nacre mouvant suit les mouches par terre. Comme elle a dû tendre le cou et plonger son œil scrutateur vers le ciel pendant le bombardement, quand les obus fendaient l’air en mugissant ; elle est cependant habituée à des cris étranges dans ce jardin zoologique, mais ça…