La tête est fine, à bec noir ; deux plaques de chair nue en forme d’écusson, la moitié du haut rose pâle, celle du bas rose vif, lui encadrent la figure comme deux bijoux d’émail rose ; sous le menton un médaillon de même ; une huppe courte de peluche noire descendant jusque sur le bec ; sur l’arrière du crâne, une touffe hérissée et éparpillée en un goupillon de brindilles d’or. Le corps ovale, la poitrine grise, les ailes grises, les sous-ailes de côté blanc ivoire, les plumes extrêmes brun roux profond : le tout s’harmonisant délicatement. Dans une cour de grues, je me la représente grande d’Espagne. Elle s’ébroue en étendant les ailes, fait des bonds, puis des pas comme de contre-danse, se becquète en tortillant son cou sous les plumes pour s’ôter la vermine ; elle se lisse, se secoue, s’ébouriffe en des grâces et des gestes de toute élégance.

Ces bêtes n’ont rien d’humain : le public, la galerie, n’existent pas pour elle ; tous les appels et « pst, pst » pour attirer son attention sont inutiles. Elle ne connaît que son gardien et, quand elle daigne s’occuper d’autre chose que de se bichonner, de faire des grâces ou de fureter le ciel autour d’elle, c’est pour tendre le cou obstinément dans la direction d’où il doit venir lui apporter sa pitance.

Tout d’un coup, le bec droit, les ailes étendues, les deux plaques d’émail se gonflant et s’abaissant comme des soufflets, elle clame, en des sons cuivrés, des appels de ralliement, dirait-on, et je m’étonne de ne pas voir toutes les grues du jardin voler au rendez-vous pour se rendre à un sabbat, loin dans les airs. Elle se tait, recommence sa toilette, retire une patte sous elle, tourne son cou en torsade sur le dos, fourre son bec sous les plumes d’une aile, et posée sur une patte, comme sur un socle de fer forgé, elle reste immobile, isolée de ce qui se passe autour d’elle, sa couronne d’or scintillant, son œil latéral scrutant le ciel.

30 mai 1915.

La ville est très peu animée : de plus en plus de magasins fermés. Tous ceux qui, en revenant d’exil à Anvers, se promenaient désœuvrés, et aussi pour voir les allemands, ne sortent plus : ils restent mornes et toujours désœuvrés, dans leur quartier. Je retourne voir les bêtes. Le jardin aux beaux arbres remplis de fleurs, avec les animaux à l’air heureux, à l’exception des oiseaux de proie, bien entretenu et d’un goût parfait, est comme un lieu enchanté où tous les chants, tous les cris, tous les bourdonnements, susurements, chuchotements, vagissements des créatures vous deviennent familiers, où leurs gestes, leurs attitudes, leurs habitudes vous charment, vous repoussent ou vous attirent. Moi, quand j’en ai assez d’être assise au milieu des dames qui brodent, crochètent, bavardent, médisent, goûtent trop copieusement et préparent, en gavant leurs enfants, la perpétuation du diabète qui les attend comme un patrimoine de famille, quand je suis bien horripilée de tout cela et choquée que les animaux étalent en pure perte leur beauté et leur vie intéressante et que jamais les abonnés ne se donnent la peine d’aller les regarder, je fais le tour du jardin et toujours mon spleen fait place à une curiosité qui me prend toute.

Aujourd’hui, par exemple, c’est une horreur qui m’a arrêtée, car, s’il y a une bête immonde entre toutes, c’est bien l’hippopotame, avec son mufle carré, plus large que son crâne défoncé, et dont la bave coule, avec ses mâchoires comme des meules à broyer des pierres, — il ne mange cependant que de l’herbe, — ses petits yeux observateurs, libidineux, à fleur de tête, encastrés dans des orbites protubérantes, ses toutes petites oreilles qui pointent au moindre bruit, ses narines en fente remplies de boue. Son corps bas, sur des pattes naïves à peine équarries, et qui tient du porc et de lui-même, est recouvert d’une peau en fonte… Hou ! Il est étalé là dans le soleil, les yeux à demi fermés, m’observant et se demandant ce que je lui veux à le détailler ainsi. « Je voudrais que tu ouvres ton groin pour que je puisse voir là-dedans ; puis, je ne te voudrais pas comme voisin de table, tu m’offusques ! »

Ce qu’il s’en fiche ! Jamais créature ne fut plus heureuse de ses habitudes fangeuses. « Du moment qu’il y a du soleil, et que je puisse m’y étaler loin de vos simagrées ! Jamais, dans votre vie, vous n’avez eu un moment de bien-être comme moi j’en ai, des jours entiers, à me laisser roussir, à baver, à fienter et à vous considérer comme une quantité inexistante. L’opinion publique !… Peuh ! »

30 mai 1915.

Le dindon domestique, tout blanc, se pavane, la queue en éventail, les plumes ébouriffées, tout son être hérissé, devant le treillage derrière lequel se trouve, le cou tendu, la femelle de son congénère, autre dindon domestique. Il a les yeux entourés de bleu ; le cou, la tête et le chiffon qui lui pend par-dessus le bec, sanguinolents. Le chiffon est fripé comme un lambeau d’entrailles ; à volonté, il injecte de sang, ou fait bleuir en bleu de ciel, ou laisse pâlir en un blanc violacé cette masse amorphe qui pendille de droite et de gauche. Il va et vient, apoplectique ou anémique, dément de désir. Il est magnifique, antipathique, plein de morgue et d’acariâtreté. Il tend le cou et fait kloukoulou ! kloukoulou ! Kwole, kwole, kwole !

8 juin 1915.