J’entendais grimper sur le tas de décombres posé contre le mur, et une petite main délicate et sale s’étendait vers une de nos roses qui penchait au-dessus. Avec beaucoup de peine, elle l’attira à elle et un bonheur gourmand éclata dans sa voix. Elle continua à fureter dans les jardins.

— Oh ! deux pommes ! J’ai deux pommes !

Un petit gloussement sensuel suivait.

— Oh ! qu’il fait beau ici ! qu’on s’amuse ici !

Et des rires, comme des boules de cristal dévalant sur du marbre, suivaient toutes ces exclamations de bonheur. Dieu, qu’il y a des créatures limpides, et elle se trouvait parmi des maraudeurs !…

9 novembre 1915.

C’est insupportable. Nous avions un adorable petit matou de six mois, gris tigré, à larges rayures noires. Il ronronnait toute la journée et fouillait le ventre de sa mère pour téter encore et, quand il avait trouvé le téton, il ronronnait plus goulument, bien qu’il n’en tirât plus une goutte de lait. Il se hérissait devant les chiens et, sur la pointe des pieds, le dos en ogive déjeté de côté, la queue droite, ébouriffée, avec l’extrême bout seul qui remuait, il leur faisait face, les oreilles couchées, tout son être arqué, sifflant ghauw, ghauw vers eux, de sa gueule ouverte, en laissant passer entre les dents pointues une adorable languette rose, également en pointe. Il sortait par les fenêtres de la cuisine de cave et jouait sur le trottoir, où ne passe plus personne, à attraper les feuilles mortes ; il les tapotait ou, la tête entre les épaules, le corps frétillant, il bondissait dessus, les prenait par tas entre les pattes et se roulait sur le dos, toujours ronronnant, et même férocement, comme s’il se livrait à un délicieux massacre. Puis il grimpait sur ce qui reste de la façade de la maison d’à côté et disparaissait dans les décombres.

Eh bien, voilà cinq jours qu’il n’en est pas revenu, des décombres. Je craignais, comme il se laissait caresser et prendre par tout le monde, que quelqu’un ne l’eût ramassé pour en faire une gibelotte. Pensez donc, par ce temps de quasi famine, quelle délicieuse gibelotte qu’un petit chat grassouillet, nourri de lait et de pâtés préparés avec amour par Caroline.

Mais voilà que nous entendons, depuis le jour de sa disparition, des miaulements de petit chat dans les décombres. Caroline monte par une échelle sur le mur du jardin, tire l’échelle à elle, la pose de l’autre côté pour descendre. Ainsi, de mur en mur, elle a fait tous les jardins, a visité toutes les ruines, appelant Kobeke, Kobeke, au risque de tomber dans les trous de cave masqués par des briques.

Moi, je regardais par les fenêtres du grenier, inspectant les lieux pour pouvoir crier à Caroline : « Il est là », si je le voyais. Eh bien, nous ne le trouvons pas ; il se tait pendant que nous cherchons. Caroline et moi, nous y pensons toute la journée et ce miaulement qui s’affaiblit nous affole. Pensez donc, cette créature pleine de joie va mourir tout doucement de faim : cette pensée nous est bien plus odieuse que la supposition qu’on en aurait fait un lapin sauté.