12 novembre 1915.

La pluie, la pluie, la pluie, et atmosphère tiède.

Les grandes avenues sont désertes, les feuilles mortes jonchent le pavé, les terre-pleins et les trottoirs. C’est joli, joli ! Il faut prendre garde de glisser : on ferait comme un rien le grand écart.

Ici et là un Landsturm-man mélancolique. La lumière est comme si on la regardait à travers un verre d’eau. Moi, je me sens alors une bête aquatique et j’aime à me mouvoir dans cette atmosphère d’aquarium.

Les trams marchent à vide. A l’avenue de Keyser, les vendeurs de journaux, saturés d’eau, la figure lavée par la pluie, bleuie par le froid, car l’atmosphère tiède, c’est pour nous les bien couverts et les bien nourris et qui en prenons ce que nous voulons. Mais eux, qui sont là depuis le matin à clamer, à piétiner, à se faire macérer dans la saumure de leurs sales vêtements imbibés, eux grelottent et leurs pauvres cris discordants me donnent de l’angoisse.

Au jardin zoologique, personne, si ce n’est encore, de ci de là, deux soldats regardant tout de même les bêtes. Dame, ceux-là, après les tranchées et les obus, doivent se sentir dans le paradis de se balader sous cette eau tiède, certains qu’en ce moment aucun engin ne va les aplatir ou les écarteler. Aussi ne s’occupent-ils pas du temps : ils jouissent visiblement du moment de répit.

J’espère que nos petits mannekes, également, reçoivent ainsi quelques jours de congé pour aller se refaire dans l’une ou l’autre ville de la belle France et pouvoir penser à autre chose qu’à tuer et à être tués.

Je parle à un gardien des fauves que l’on a dû abattre.

— Heureusement qu’ils sont morts. Où aurions-nous cherché les chevaux pour les nourrir ? Un tigre, un lion, un ours mangent bien, chacun, cinq kilogrammes de viande par jour. Nous n’aurions pu les donner. Alors quoi ? nous les aurions vus maigrir et entendus gémir de faim, se mettre à mugir d’aussi loin qu’ils auraient aperçu l’un d’entre nous, qui les nourrissons. Non, il vaut mieux qu’ils soient morts : je n’aurais pu les voir souffrir, car ils deviennent pour nous comme nos enfants.

Puis je suis retournée lentement chez moi, l’eau me dégoulinant des jupes.