5 avril 1916.
Depuis le commencement de la guerre, dit le Hannover Kurier, on a fait rentrer tous les bateaux-phares de la côte de la Frise occidentale et les phares ont été éteints. Cela a conservé la vie à des milliers d’oiseaux de toutes espèces. Attirés et aveuglés par la lumière des phares, des centaines et des centaines de ces bêtes allaient chaque nuit se jeter contre les vitres et les barreaux et tombaient morts. Habituellement, en automne et au printemps, des multitudes d’oiseaux chanteurs, des alouettes, des sansonnets, des grives, des canards, des mouettes, etc., venaient se tuer sur les bateaux-phares de Borkum et Héligoland. Près du phare de Héligoland, on trouvait, il y a quelques années, trois mille oiseaux morts par semaine. Maintenant il y vit des milliers de mouettes, des canards sauvages et beaucoup d’autres oiseaux aquatiques.
7 avril 1916.
Quelle effervescence parmi les bêtes du jardin zoologique ! Le printemps les émeut. Dans la cage des tourterelles, les mâles suivent, en roucoulant et s’inclinant bas, les femelles indifférentes, qui picotent tranquillement les graines dans la terre, ne se souciant pas de ce concert d’amour. De guerre lasse, ils les abandonnent un instant pour picoter un grain de maïs, puis ils recommencent leurs salamalecs de convoitise.
Les paons blancs sont isolés cette année. Quel blanc chaud, moelleux, ouaté, à ombres ivoirées ! Ils commencent par étendre leur queue en rayons devant la paonne impassible. Ils virent lentement en abaissant l’écran vers elle en des frémissements passionnés ; ils trémoussent leurs ailes et leurs croupions et grattent la terre de leurs pattes. Ceux qui sont sur le bâton font leur toilette, s’ébouriffent, secouent la queue, se gonflent le goître et poussent des appels, répétés par les paons bleus de l’autre côté du jardin. Le plumage de tous les oiseaux est renouvelé : il brille, reluit, miroite, rayonne en une joie de couleurs et de teintes merveilleuses. Quand j’en fais la remarque aux gardiens, ils me regardent étonnés :
— Les oiseaux sont toujours ainsi, répondent-ils.
Le faisan de Lady Amherst a les plumes posées en écailles de poisson. En quelques jours, son collier blanc, bordé de noir, a envahi toute la tête, ne laissant que le bec libre à nu. Il est là à virevolter devant sa femelle havane qu’il veut acculer dans un coin : elle s’échappe. Il fait frrut… en ébouriffant ce collier devant elle, en une pose de côté : elle s’évade. Petite cruche, ne vois-tu pas sa beauté, ni son émoi ? Que te faut-il pour t’impressionner ?
Le faisan doré pirouette devant la sienne, il l’encercle en faisant ruisseler l’or de son collier ; elle aussi s’évade, effarouchée.
Il y a de grandes corbeilles de narcisses, de rhododendrons en fleurs ; les tulipes commencent à dérouler leurs calices ; tout redevient beau et attrayant. Il n’y a que cette guerre infâme qui s’envenime et devient de plus en plus hideuse. Rien qu’en y pensant, des bouffées pestilentielles vous prennent à la gorge et on croit entendre la chute brutale des obus.
La paix !… pas avant que le dernier homme valide ne soit estropié ou pulvérisé…