19 septembre 1916.
Dans des bassins, des canards étrangers, couleur ocre, la tête plus pâle, la queue noire, tournent comme des toupies autour des femelles, plus grandes, plus épaisses qu’eux ; ils « coincoinent », ils jacassent, puis font des bonds agressifs, qu’elles évitent adroitement. Alors ils allongent le cou vers elles, et soufflent et reniflent comme des créatures aux abois.
Elles voguent tranquillement à deux, tournent de temps en temps le bec l’une vers l’autre en se caquetant dans la figure quelque chose qui fait : « rwanerwanewaw ». Cela veut dire évidemment : « Que ces mâles sont embêtants ! il va encore falloir s’exécuter », ou peut-être : « Quel bonheur d’être femelle dans la création : quand l’heure est venue, avec quelle tendresse nous disons oui ! mais au moins, nous ne sommes pas affligées de cette obsession malséante qui s’étale devant tout le monde. »
30 novembre 1916.
Je crois que l’œil le plus beau au monde est l’œil du hibou grand-duc : une grande boule noire comme liquéfiée, bordée d’une bande de feu liquide, mais adoucie par la myopie et la souffrance de la captivité. Je me trouve devant la cage. Il fait un Chchinit effarouché et suit peureusement les mouvements de mes yeux, seule chose qu’il semble voir dans ma figure. Oh ! qu’il est beau, qu’il est beau, et que je l’aime, surtout maintenant que nous sommes nous-mêmes pris dans une trappe d’où nous ne pouvons bouger.
Par le froid qui commence, les bonnes avec les enfants se réfugient dans le palais des éléphants, où il n’y a plus que des zèbres, des chameaux, des girafes et le rhinocéros. Il y fait chaud et les enfants que les mamans envoient, bien emmitouflés, prendre de l’air frais et pur, ne respirent pendant des heures que l’odeur du fumier de ces animaux.
Le jardin zoologique est lamentablement triste : la moitié des bêtes ont disparu, elles sont mortes et on ne peut les remplacer ; d’autres ont été envoyées en Hollande parce qu’on ne pouvait plus les nourrir ; celles qui restent ont l’air lonely. Moi, je me promène dans ce jardin, bien désemparée aussi.
Les grues font un tour de valse quand elles voient arriver leur gardien ; nous, quand nous voyons arriver un de nos gardes-chiourmes, nous avons envie de nous fourrer dans un petit trou, tant ils nous épouvantent.
5 juin 1917.
Je me promenais au soleil couchant dans les pinières. J’allais passer entre deux arbres quand j’aperçus une toile d’araignée accrochée à quatre fils. Heureusement que je la vis : je l’aurais détruite en passant. Je me baissai et la regardai : la toile était fine et achevée ; l’araignée se tenait au centre, elle avait le corps doré, les pattes noires. Je touchai un des fils, elle fut tout de suite en émoi, mais, comme elle n’aperçut pas de proie, elle se remit au centre. La toile et l’insecte, scintillants au soleil, l’une comme des fils d’argent, l’autre comme une goutte d’or, formaient un chef-d’œuvre. Dieu qu’il y a des choses exquises !