— La bleue, pas d’âme ! Moi, vous savez, je donnerais douze Triene pour une bleue !
8 mai 1922.
Chez le boucher du village.
Il est planté au milieu de la rue, le col de sa chemise ouvert, la poitrine nue, les manches retroussées, les bras et le tablier maculés de sang. Il respire un instant entre deux tueries.
Un porc qui fume encore est, coupé en deux, pendu dans la boucherie ; un bol est posé à terre sous les moitiés de la tête, pour recueillir les dernières gouttes de sang. Un autre porc est encore sur la charrette, étendu en plein soleil dans une caisse en lattes qui l’immobilise, et un troisième a une corde nouée à une patte de derrière, qui le retient au garde-fou du pont du petit ruisseau, où tout à l’heure son sang coulera, car le boucher a bâti expressément au bord pour y laisser écouler le sang inutile : ce ruisseau alimente d’eau potable la ville voisine.
Le chien du boucher, un jeune de ma Loulotte, joue autour du porc attaché par la patte, qui ne demande pas mieux que de se familiariser et le suit de son pied engourdi, en grognant de manière amicale.
— Mais, boucher, comme votre chien engraisse !
— C’est parce qu’il est châtré.
— Châtré ! pourquoi ? Un mâle ne vous reviendrait pas plein de jeunes.
— Non, mais il en ferait partout, et tout le monde aurait un beau chien comme moi, et ils vendraient les jeunes un gros prix sans que j’en aie rien. Je ne voulais pas ça.