« Au reste, fit-elle aux autres, voyez Mélie, elle a bien un enfant indien. Ce sont les risques du métier. Mais ton homme, comment a-t-il pris la chose ?
— Il est d’abord devenu tout vert, puis il a dit : « Bah ! un enfant est un enfant, je n’irai pas le renier pour sa couleur. » Et maintenant, il veut déjà jouer avec lui.
Elles bavardèrent encore un peu, l’enfant se réveilla, et toutes de s’extasier sur ce qu’il avait les yeux bleus.
— Ces yeux bleus, il les a de moi : il me ressemble donc tout de même un peu.
— Mais non, fit Clémence, tous les enfants, noirs ou non, et les bêtes ont les yeux bleus en naissant ; ils deviendront vite noirs. Ce qu’il aura de toi, c’est la bouche fine : il n’aura pas la bouche ignoble du nègre. Allons, venez-vous, vous autres ?
Et elles descendirent l’escalier en devisant sur le cas, qui les étonnait chaque fois, bien qu’il fût assez fréquent dans le quartier.
Angelinette ne disait rien. En rentrant, elle se mit devant la glace : « Je suis aussi blanche qu’elle ; son enfant est ocre, pire : pain d’épice ; cela pourrait donc m’arriver aussi. Ah non ! je ne veux pas. Un homme, ça vient et ça va : on aurait tort de se dégoûter ; un enfant reste. Puis il serait de ma chair : comment me sentirais-je avec cette créature foncée ? Je n’aime déjà ni les femmes, ni les hommes bruns. Si je dois avoir un gosse, il doit être blond comme ma grand’mère, ma mère et moi. »
Dès ce jour, elle évinça les hommes de couleur, mais, comme elle n’avait que l’embarras du choix, le patron ne s’en préoccupait pas.
La vieille Hélène considéra longuement Angelinette :