— En somme, tu n’aimes rien ni personne.

— Si, Hélène, je t’aime, toi : mais autrement, qui aimerais-je ? Ma mère m’a abandonnée, mon père ne pense qu’à me taper, et ma grand’mère, quand j’étais encore en jupes courtes, m’a poussée dans le métier. Si je sais chiffonner une robe et un chou de velours, c’est que j’aimais à habiller mes poupées, mais on ne m’a jamais mis une aiguille en main. De l’école, tu sais ce que j’en ai eu, et cependant l’argent ne manquait pas à la grand’mère. Quant aux hommes, n’en parlons pas, n’est-ce pas ? Ils m’excèdent. Du reste, que trouverais-je en fait d’hommes ? Un marlou qui me mécaniserait, me soutirerait le sang, la jeunesse, la beauté et l’argent, puis me planterait là… Écoute, j’aime ma beauté, les chiffons et…

Elle s’arrêta comme gênée :

— Et j’aime les petits enfants.

Puis elle rougit.

— Mais c’est pour cela que je ne voudrais pas en avoir… Quant à avoir un enfant nègre, ou japonais, ou indien, qui marcherait les reins cassés, je n’en ai plus peur : plus jamais un homme de couleur ne me touchera.

— Tu es jeune, tu as encore le choix, mais plus tard… J’ai aussi eu des fiertés, mais j’ai appris à en rabattre.

« Tu sais comment je suis venue ici : presque au sortir des Enfants Trouvés, où l’on vous élève sans affection, où l’on ne vous apprend presque rien, où l’on vous traite en quantité négligeable et rebutable, vouée à la perdition, j’ai débuté par être petite bonne de six morveux qui saccageaient tout chez eux ; le septième, un gamin de seize ans, m’a engrossée. Quand la mère a su mon état, elle m’a jetée à la rue ; avant cela, elle avait fermé les yeux. Un garçon, un dimanche, m’avait emmenée danser dans le quartier : je m’y étais plue tout de suite. Une fois à la rue, j’y suis arrivée toute seule, Dans le premier cabaret où je suis entrée, on m’a gardée, on m’a fait avorter et je n’ai plus quitté le quartier. Je n’étais pas jolie, mais bien bâtie, fraîche et saine. J’ai été dans toutes les maisons du quartier. Mais moi, je savais aimer, et quand un homme me plaisait et qu’il voulait de moi, je me mettais en chambre avec lui. Malheureusement, avec un homme, ça ne dure jamais. Enfin j’ai connu l’amour plusieurs fois : rien, rien ne vaut cela ! Puis, avec l’âge, tous les changements sont venus. J’ai toujours épargné, et cela m’a épargné, à moi, de devenir la servante des plus jeunes, comme c’est ordinairement notre sort, et comme la grande Clémence, malgré son instruction et sa morgue, le deviendra : elle ne fait que gâcher, et son goût des femmes lui est plus ruineux que le goût des autres pour le petit homme. Elle tourne autour de toi ; ne te laisse pas engluer par celle-là : elle te démolirait.

— Il n’y a pas de danger.

— Bah ! tu fais peut-être bien de te tenir en dehors de tout cela… Actuellement je ne crains plus rien ; je suis à l’abri, même de la misère, car, le jour venu, je prendrai une rente viagère. Ce n’est pas que ceux que j’aime ne trouveront rien : si, si, mais je veux d’abord m’assurer le morceau de pain et le loisir de cesser les affaires quand je voudrai, car en somme mes gamins ne m’amusent pas tous les jours : c’est insatiable et, si je n’étais culottée comme je le suis, j’y laisserais ma peau. Toi, Angelinette, tu es plutôt pour les vieux.