— Ils sont surtout pour moi. Ils me fatiguent moins, sont moins brutaux, ne prennent pas de ton de maître et paient mieux… Allons, je suis sûre que la coiffeuse doit être arrivée.

Et elle s’en alla, sautillant sur les hauts talons de ses souliers pas attachés, la lumière se jouant dans ses cheveux blonds. Hélène la regarda s’éloigner.

— Si ç’avait été ma gosse, je ne l’aurais pas mise dans le métier.


Angelinette, en sa haute coiffure, sa robe blanche à nœuds mauves, les jambes nues chaussées de chaussettes et de souliers blancs, était debout au milieu de plusieurs femmes assemblées chez la vieille Hélène et racontait :

— Hélène aurait préféré courir de bar en bar aux alentours de la gare ; cela ne me disait rien, je voulais voir les bêtes. Alors, après le déjeuner avec le seigneur, nous sommes allées au Jardin Zoologique. Dès l’entrée, j’entendis des clameurs de fauves. Il y en a de nouveaux : on a remplacé ceux qui ont été tués avant le bombardement. Je dis à Hélène : « Allons-y, on leur donne sans doute à manger. » Mais ce n’était pas ça. C’était deux beaux tigres en chaleur qui rugissaient : des bêtes jeunes, avec une fourrure douce, rayée or et brun ; à la gorge, blanc et brun. On avait ouvert la trappe de communication entre les cages et ils allaient et venaient, d’une cage à l’autre, le mâle derrière la femelle. Puis, doucement, la femelle plia les jambes, s’allongea sur le ventre. Le mâle lui monta dessus et, d’un trait, introduisit. Il la prit délicatement par la peau du cou, comme les chats, et tous deux se tinrent tranquilles. Mais, tout d’un coup, la femelle gueule, lui également, et ensemble ils se mettent à clamer ; tous les fauves du palais répondent. Alors le mâle se leva, la femelle aussi. Elle se mit à marcher fiévreusement de long en large devant les barreaux et, chaque fois qu’elle passait devant le mâle, il lui donnait un large coup de langue sur le dos, comme s’il léchait un caramel. La femelle s’accroupit à nouveau, le mâle monta, mais il était si troublé qu’il lâcha la nuque, la reprit, puis la lâcha encore pour la lécher. Ils clamèrent alors longuement, la tête levée, la gueule ouverte, sans un mouvement. Elle tournait vers lui une figure de suppliciée et clamait comme une agonisante. Les fauves y répondirent encore, que le palais en trembla. Puis ils se levèrent. Elle alla dans l’autre cage et se roula, les yeux encore mourants ; lui s’accroupit dans l’ouverture de la trappe, la regardant ; tout doucement ses yeux se fermèrent et il s’endormit.

— Ils ne faisaient pas de chichis, fit Hélène.

— Et cela n’avait rien de cochon, ajouta Angelinette.

— Oh ! des bêtes ! fit une femme.

— Et puis ?