— Grève, fit Angelinette, vois-tu une grève dans notre métier ? Qu’est-ce qui arriverait ? Cependant, ce serait juste que nous nous concertions pour faire grève : qu’avons-nous ? à manger et des dettes, et, sans la générosité privée des clients, nous n’aurions jamais un sou.

— Mais essaye donc ! une vraie grève ne durerait pas vingt-quatre heures : patrons et clients mettraient les pouces.

Dans le Zuiderzee, ils abordèrent à l’île de Marken. Le seigneur la connaissait : il y avait été dans sa jeunesse, quand il vivait encore dans son monde. Hélène, bien qu’ayant vécu toute sa vie avec des exotiques, n’en revenait pas. Angelinette était au comble de l’étonnement et de l’extase. Les enfants surtout la ravissaient : elle les embrassait, les palpait, touchait leur peau et admirait leur teint délicatement anémié. Elle les fit pivoter dans tous les sens, pour mieux admirer les détails de leurs vêtements. Elle était toujours en avant des autres, dans les petits chemins qui serpentent entre les fossés le long des champs. Elle demanda à monter dans les canots qui transportent le foin par les détours des fossés.

Elle connaissait cependant les hommes de mer, mais devant ceux-ci, avec leurs larges culottes courtes, leurs petites cravates en cotonnette à pendeloques de perles de couleur, leurs casquettes, qu’ils n’ôtent jamais, à petite floche sur la visière, et leurs courtes pipes de terre à couvercle de filigrane de cuivre, elle restait ébahie. Elle ne voyait pas ces êtres-là avec une femme, malgré leur regard paillard qui l’inspectait. Et quand ces hommes les eurent introduits dans leurs maisons de bois sur hauts pilotis, et qu’ils virent les lits à literies brodées dans les alcôves, les plats de Delft aux murs, les tapis de toutes couleurs à terre, la théière sur un petit réchaud à pétrole, la bible à côté, et la matrone en haute mitre de toile blanche arrondie du haut, une frange de cheveux sur le front et deux boucles qui tombaient le long des joues, avec son plastron bariolé et l’amas de ses jupes, alors Hélène et Angelinette se crurent devant une autre espèce de gens qu’eux. Hélène n’osait pas y aller de ses familiarités et Angelinette avait une sensation qu’elle ne pouvait définir — était-ce antipathie ou sympathie ? — mais certes quelque chose qu’elle n’avait jamais senti pour d’autres êtres humains. Il n’y avait que le seigneur qui gardait son sang-froid devant la voix douce des femmes et le ton cauteleux des hommes : il les connaissait pour être rapaces et sans scrupules quand il s’agissait de tondre l’étranger.

Il fallut à Angelinette un costume complet de femme ; elle s’en vêtit, et, quand elle se vit dans la petite glace haut pendue et penchée en avant, elle fut saisie de stupéfaction.

— C’est moi, ça ? c’est moi, ça ? cet air de sainte nitouche, c’est moi qui ai ça ? Si je portais ce costume dans le quartier, il n’y en aurait que pour moi. Mais Dieu, que ce serait embarrassant, ce plastron hermétique et cet amas de jupes, maintenant qu’on en est à être à peau, pour ainsi dire ! Ote-le moi vite, j’y étouffe ; je le porterai au carnaval.

Ils payèrent un prix exorbitant ces quelques hardes ; ils burent du thé dans des petits bols et sucèrent la boule de sucre candi avec les pêcheurs. Puis un des hommes les reconduisit en canot par les fossés, en poussant de la gaffe.

— On ne voit presque rien dans cette île, fit Angelinette, tant il y a de brouillard.

Ce brouillard était une buée dorée qui enveloppait toute l’île, rendait tout indécis et donnait la sensation de vivre dans une nue qui eût flotté sur l’eau.

— Sont-ils drôles ! sont-ils drôles ! répétait Hélène.