Il mangeait en se pourléchant ct me demandait :
— Tout ça, c’est pour moi, tante ?
Il se laissait baigner avec volupté. Il n’était pas difficile pour ses jouets : il n’en avait jamais eu et la moindre horreur achetée au bazar le faisait jubiler. Je lui fis un trousseau de linge et des habits, et sa joie était, quand je les lui essayais, de se mettre devant la glace et de se regarder, ainsi métamorphosé.
Ses pauvres petites entrailles ne supportaient que mal le changement de nourriture, ou plutôt la nourriture : il en avait eu si peu. Oh ! la misère vous donne toutes sortes de sales incommodités… Son nez fut long à guérir, son ventre ne se déballonna que lentement et ses jambes se redressèrent seulement à mesure qu’il se fortifiait et perdait sa mauvaise graisse.
Au bout de quelques mois il était devenu délicieux : long, mince, avec une jolie ligne de dos, et une chevelure soyeuse, ondulée et d’un beau blond avait remplacé la sale tignasse pisseuse, pouilleuse et raide. Il avait un nez aux narines palpitantes au lieu du bouchon tuméfié et suintant, et un beau regard brillant de bonheur au lieu du regard inquiet, si pénible chez les enfants. Il avait aussi une sensibilité exquise : lorsqu’il voyait des enfants en haillons, il croyait que c’était ses frères et ses sœurs, et quand il s’était rendu compte que ce n’était pas eux, il leur donnait les quelques sous que je lui mettais habituellement en poche, ainsi que son mouchoir.
— Un nez comme ça, ts, ts, ts, ce n’est pas humain.
Il avait entendu dire ces mots par mon ami, qui les employait dans le sens d’injuste ou de douloureux.
Un jour, il vit au coin d’une rue une petite fille qui pleurait devant une pâtisserie.
— Cette Katootje a faim, tante.
Katootje était le nom de sa petite sœur.