— C’est ça qui te dégoûte ? Les autres, ce sont les hommes qui les exaspèrent.

— Mais ils sont toujours gentils avec moi : ils croient, quand je me colle contre eux, que c’est parce que je les aime bien, et c’est simplement pour faire le moins de mouvements possible, sinon je m’écroulerais. Papa dit que je tiens ça aussi de sa sœur, car maman était vive.

— Oh ! ta mère n’a pas voulu de la maison. Elle se collait : il n’y en avait alors que pour celui-là ; elle n’a jamais eu qu’un homme à la fois. Et toi, on ne t’en a jamais connu aucun ?

— Pourquoi préférerais-je l’un à l’autre ? Ils sont tous les mêmes : ils entrent, vous empoignent, vous font danser et boire, puis coucher. Les uns en prennent plus que les autres ; moi, je laisse prendre : pour la fatigue qu’ils me donnent tous, je n’irai pas préférer celui-ci plutôt que celui-là. Je comprends qu’on préfère une femme à une autre, comme je te préfère à toutes, parce que tu connais mes mères et que tu ne me joues jamais de sales tours comme les autres femmes, mais préférer un homme à l’autre, pourquoi ? Il n’y a que le patron qui soit différent : c’est le seul que je déteste.

— Parce que celui-là, tu le vois dans la vie de tous les jours ; les clients, tu les vois en ribote. Toi, comme je te connais, tu ne resterais pas huit jours avec un homme si tu devais le voir tel qu’ils sont tous : égoïstes, exigeants, et, quand ils vous ont eue un petit temps, vous trompant comme si vous étiez une guenille et vous lâchant de même. Tandis que les clients arrivent après un embêtement ou après un jeûne, assoiffés, et doivent repartir avant d’en avoir pris à leur appétit. Du reste, tous les événements de leur vie, bons ou mauvais, sont couronnés d’une visite chez nous. A La toile d’araignée, il nous venait de temps en temps une bande de messieurs de la haute : des professeurs, des magistrats, des musiciens ; ils nous amenaient un bonhomme qui se mettait au piano après le premier verre de champagne et jouait pendant des heures. Les autres l’avaient amené pour cela, car nulle part ailleurs il ne voulait jouer. Il ne jouait que dans son atelier, en composant, et chez nous. Puis il montait avec l’une de nous : après, il était si vanné qu’il fallait le reconduire.

« C’est nous qui avons le meilleur des hommes : jamais de mauvaise humeur ; du moment que l’on ne s’étonne de rien avec eux, ce sont les meilleurs enfants du monde. Cependant ce n’est plus comme autrefois : la clientèle se disperse ; il y a les bars, beaucoup de femmes clandestines, d’autres qui marchent pour un chapeau, un chiffon, puis les dancings.

« Je me rappelle un soir où toute une bande de jeunes gens qui venaient de passer des examens nous sont arrivés. Leur président s’adresse au patron : « J’ai cinq cents francs, nous voulons les grands spectacles. » Le patron le renvoya à Mlle Gertrude, la gouvernante ; quand elle sut l’importance de la somme, elle dit qu’elle allait fermer l’établissement et le mettre à la disposition de ces messieurs, ce qui fut fait. Ils s’assirent et nous dûmes toutes aller sur l’estrade former des tableaux vivants. Tu les connais, ces scènes, bien que tu n’en aies jamais été, étant trop maigre. Quand ils furent tous hors de leurs gonds, ils nous empoignèrent, et ce furent des galopades dans les escaliers et les corridors, chacun portant une femme.

« Ces choses-là se voient moins à présent : la haute fête s’est déplacée. Il est vrai que, dans des boîtes comme la tienne, ça ne se fait guère. »

Elle regarda longuement Angelinette.

— Tout de même, tu m’étonnes : pas de petit homme ! Et pourquoi restes-tu dans cette boîte à matelots ?