— Mais c’est ma maison : j’aurais peur ailleurs. Le patron est une rosse, mais, en fin de compte, il me laisse faire : comme pour mes robes, ma coiffure et le refus de me farder… puis je suis autant de la maison que lui et il sentirait aussi bien que moi qu’il lui manque quelque chose si je n’étais plus là ; moi, je serais désorientée.
Et elle s’en allait, les membres engourdis, le teint terreux et les deux cercles violets lui cernant les yeux.
Elle dînait de viande blanche, de légumes et de pâtisseries, car, rien à dire, la table était bonne. Puis elle livrait sa tête à la coiffeuse, mais ne manquait jamais, quand c’était fini, de défaire d’un tour de main le tout et d’y donner un mouvement qui la coiffait comme personne. Elle passait alors sa robe-chemise et apparaissait comme une sirène blanche que les hommes s’arrachaient, parce qu’elle leur donnait l’illusion d’une enfant.
— Angelinette, mon blanc rêve.
— Que me veux-tu encore, Migemouchi ?
— Prête-moi quelque argent ; il lui faut du lait, il ne peut plus digérer autre chose.
Et la petite prostituée japonaise s’agenouilla sur le tabouret de pied d’Angelinette et mit ses petites mains gourdes, jointes, sur ses genoux.
— Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent : la grand’mère est féroce, elle m’a répondu qu’elle l’a gagné trop durement et que ton Karatata n’a qu’à aller à l’hôpital.
— Oh ! Angelinette, il ne veut pas, et la Compagnie refuse de lui donner encore un sou : elle dit qu’il a cherché son mal dans une rixe. C’est vrai, il a, par jalousie de moi, enfoncé ses doigts dans le nez du Norvégien, qui l’a envoyé, d’un coup de tête dans l’estomac, à dix pas de là. Depuis, il crache du sang et ne peut plus faire son métier : pour être chauffeur sur un transatlantique, il faut de la force.