— Mais certes.

Le soldat se mit à rire, flatté ; il souleva le petit et l’embrassa.

Jantje ne le quitta plus : il se collait littéralement à lui.

Nous sortîmes. Dans la rue, il resta à côté de lui et regardait tout le monde pour voir si on remarquait qu’il était avec un soldat, et quand, à la foire où nous étions allés, le soldat monta sur un cheval de bois et mit Jantje sur un autre, en le tenant un peu dans le dos, son orgueil lui monta aux joues et les mit en feu. Il se tint raide, la tête droite, le regard brillant. Je dus lui acheter un sabre. Mais que se passa-t-il en lui quand nous entrâmes dans un manège et que le soldat monta avec lui sur un vrai cheval et lui passa les rênes ? Il resta comme hypnotisé. En descendant, il chancela et balbutia :

— Je veux être soldat, tante, je veux être soldat.

Quand nous quittâmes nos amis, il retint, en pleurant, le soldat autour des jambes, et celui-ci dut lui promettre de venir le lendemain chez nous. Jantje l’attendit, vibrant et tressaillant à chaque coup de sonnette.

Le soldat ne vint pas, mais il eut la délicatesse d’envoyer une lettre adressée à Jantje, que je lui lus. Il la mit en poche, comme il voyait faire par André, et ne me parla que du soldat et d’être soldat.

Je ne voulais cependant pas que cet enthousiasme s’ancrât en lui, et, quand il me demanda ce que faisaient les soldats, je lui répondis que c’étaient des hommes à qui on faisait quitter leur travail, qu’on mettait tous ensemble dans de grandes maisons où ils étaient loin des leurs, et à qui l’on apprenait à attaquer et tuer d’autres hommes qui habitent un peu plus loin et qui souvent parlent une autre langue, et cela surtout pour leur prendre leur pays ou parce qu’ils travaillent mieux et vendent mieux leurs marchandises qu’eux.

— Mais, tante, je ne le ferai pas.

— On t’y forcera sous prétexte que tu dois défendre ta patrie ; mais en réalité, quand la patrie est assez forte, c’est elle qui attaque, et alors on se fait, avec ces sabres et de grandes machines qui crachent du feu et qui éclatent en brisant tout, le plus de mal possible ; on brûle les villes, les maisons, on tue même les tantes et les petits Jantje et les Gretchen. Enfin on devient des brigands nuisibles.