C’était la première fois de leur vie qu’on leur lavait autre chose que le bout du nez. Mitje m’a dit le lendemain qu’après ce bain les enfants avaient dormi d’un sommeil doux et les membres étendus, tandis qu’auparavant ils avaient les membres recroquevillés et s’agitaient et gémissaient toute la nuit. Gilles seul était récalcitrant et me montrait avec ostentation la croûte noire qui couvrait ses bras ; il a fini par se laver tout de même, enfermé dans la petite chambre du grand-père. Je lui avais montré comment il devait s’y prendre pour se laver et se frictionner le dos. Après, comme il était étendu dans son lit, les membres écartés de bien-être, sa mère lui a dit : « Mais, Gilles, tu es couché là, solennel comme un curé. » Puis Mitje s’est lavée dans la petite chambre. Enfin, le soir, le père y a passé également par curiosité. Tous ne reviennent pas du bien-être que cela procure ; il n’y a que la petite femme elle-même qui n’y est arrivée que huit jours après.
Le lendemain du bain, les petites levaient leurs jupes et écartaient les vêtements sur leurs petites poitrines pour montrer leur peau blanche aux voisins et connaissances. La petite femme, quand elle se fut enfin lavée, m’a montré ses jambes, tout ahurie de les voir si claires. Jamais, depuis quarante-cinq ans, elle ne s’était lavé le corps. Je me rappelle fort bien ses mamelles couleur de terre, quand elle allaitait ses enfants.
Enfin c’est un événement qui les ahurit tous et une expérience dont ils raffolent. Je craignais qu’ils n’aimassent point l’eau : il y a des bourgeois parvenus dans le village qui ont pu installer une chambre de bain à moitié prix, mais ils aiment si peu l’eau qu’ils ne prennent de temps en temps un bain sommaire que parce qu’ils ont mis de l’argent dans cette installation et ne veulent pas que cette dépense ne serve à rien.
Chez les enfants de la petite femme, le bienfait de cet unique lavage par semaine commence déjà à se faire sentir. Ils n’ont plus l’ombre de pustules et ils sont pétillants de vie, d’esprit et de joliesse. J’ose maintenant les embrasser sans crainte d’attraper un coryza ou de la vermine.
Door, le mari de la petite femme, a constaté que ses vaches, depuis qu’elles couchent dans une étable à moitié propre, (car ce n’est pas encore une vraie propreté) donnent plus de lait et mangent moins. Je suppose que l’influence de la propreté n’est pas moins bonne sur les humains.
Le Roi, quand il était encore le prince Albert, est venu à Genck voir les sondages des nouvelles mines à charbon. Il avait sans doute demandé à visiter une habitation de paysans : le bourgmestre l’a conduit chez la petite femme. Le prince s’est tenu debout au milieu de la pièce ; la petite femme, qui ne savait pas qui était ce monsieur, déambulait tranquillement autour de lui. Le prince est parti sans avoir desserré les dents. Il a dû douter que ces êtres fissent partie de la même humanité que lui ; le dégoût a dû l’empêcher de voir, dans cette visite furtive, que la petite femme a un sourire très fin, que ses enfants sont des spécimens très réussis comme beauté et comme intelligence, qu’ils s’étiolaient et s’amoindrissaient par pure ignorance — car ils ne sont pas pauvres — et que Door est un homme d’une honnêteté, d’une intelligence et de capacités au-dessus du commun.
9 août 1916.
Je vois rouge, quand le petit Émile lève son regard limpide, câlin vers moi, à la pensée que, dans quinze ans, quand il commencera à sortir de sa gaîne, on le mettrait devant les machines à tuer, et je me demande si je n’ai pas eu tort de faire placer un couvercle sur le puits pour qu’il n’y tombe pas… Dieu, quel embarras, une vieille femme qui a tué un petit garçon… Eh bien, quoi donc ? parce qu’il n’a pas l’âge… — elle est forte celle-là — ou parce qu’il n’est pas de l’autre côté du fossé, je ne peux pas l’avoir fait culbuter doucement dans ce puits ?… ou parce que je ne porte pas une baïonnette ?… De mieux en mieux. Foutez-moi la paix ! Je déborde de dégoût et de rancune contre ces abjections !
Mileke, barbouillé de boue, les menottes noires, en robe rouge délavée, est assis dans la porte de la ferme sur une petite chaise basse, un bâton en main qu’il écorche avec un grand couteau ; il n’écoute pas les mots tendres que je lui dis, extasiée que je suis de le trouver là, évoquant, lui et toute l’ambiance, un tableau de Jacob Smits. Quand il a fini, il lève ses yeux liquides.