Kees, tout déconfit, le considéra sans répondre. Barend partit vexé, en disant cependant :

— Allons, à tantôt.

Le petit rentra chez nous, où il n'y avait trop souvent rien à se mettre sous la dent, ou tout au plus du pain et du mauvais café, et nous conta la méchante boutade de son ami.

— Comment, bêta, tu lui as dit que nous mangeons de la langue de cheval? mais on va crier après nous!

L'enfant ignorait qu'on se cachait de manger de la viande de cheval.

L'après-midi, Barend et Kees se replaçaient sur l'échoppe, et jusqu'au soir, la tête levée et le regard tendu, ils suivaient le cerf-volant dans sa randonnée aérienne.

UNE EXPULSION

C'était en plein hiver. Depuis quatre semaines, nous n'avions pu payer notre loyer. Nous allions être expulsés de l'unique chambre que nous occupions, moyennant un florin par semaine, dans une impasse immonde d'Amsterdam. Ma mère sortit pour aller chez l'huissier, afin de l'amadouer ; mais, arrivée à l'extrémité de l'impasse, elle revint précipitamment, en frôlant les deux murs de sa crinoline.

— Ils sont là! ils sont là! haletait-elle.

En effet, trois hommes arrivèrent : un huissier et deux aides. Ils commencèrent à déposer nos frusques dans l'impasse. Mon père, qu'on avait prévenu, accourut ; il obtint de pouvoir, par une fenêtre, évacuer le tout dans une cour voisine. Sur l'impasse, donnait la porte de derrière d'une maison du Nieuwendyk : on l'ouvrit, et on nous permit de déposer dans un couloir quelques objets et les enfants.