La chambre vidée, l'huissier la ferma. Nous étions sans demeure en plein hiver, avec neuf enfants, dont un à la mamelle, et cela pour une dette de quatre florins.
Quand le berceau fut dans le couloir avec tout ce qu'on pouvait y remiser, ma mère me dit de garder les petits, qu'elle irait chercher un gîte pour la nuit. J'ai perdu le souvenir de ce que fit mon père. Ma mère resta très longtemps absente. Il commençait à faire noir dans ce couloir, où on nous laissait sans lumière, par crainte d'incendie. Quelques-uns des enfants pleuraient de faim et de froid ; d'autres s'endormirent dans des coins, sur le carreau. Moi, je berçais le bébé dans mes bras, mourant de frayeur et d'inquiétude. Je sanglotais ; de temps en temps, j'appelais à haute voix ma mère, puis n'osais plus bouger de peur des revenants, dont elle nous avait conté les exploits. Enfin elle arriva : tous les enfants se mirent à crier à la fois. Aidée par une des servantes de la maison, ma mère nous emmitoufla le mieux qu'elle put. Mon frère Hein dormait si profondément qu'on ne parvint pas à le réveiller. Que faire? on ne pouvait pas le porter. Nous le mîmes dans le berceau, où il dormit toute la nuit. S'il s'était réveillé, il serait mort de peur de se trouver seul, enfermé dans ce couloir ; mais il ne se réveilla pas.
Ma mère nous conduisit à un logement pour pêcheurs. Dans une grande chambre à cinq lits, trois nous étaient réservés : un lit pour père et mère avec le bébé, le deuxième pour les quatre garçons, et le dernier pour les quatre filles.
Ma mère descendit un instant. Pendant son absence, entra un homme qui devait occuper un des autres lits. Il me sembla vieux ; je devinais quelqu'un pas de notre monde : quoique en guenilles, il avait l'air d'un monsieur. Il s'arrêta interdit, nous regarda tous, puis vint à moi, me mit la main sur les cheveux, les caressa, me renversa la tête, et me regardant minutieusement :
— Hé! hé! dans quelques années! dans quelques années!
Je ne m'étais pas trompée : c'était un monsieur. Il prononçait les mots tels qu'ils étaient écrits dans les livres que j'avais lus : j'avais remarqué que les gens riches parlent comme dans les livres.
— Quel âge as-tu?
— Douze ans.
— As-tu un pantalon?
— Non.