— Alors lève ta robe, et montre-moi tes jambes.

Je n'étais plus assez petite pour ne pas sentir un danger : j'appelai ma mère, qui me cria du bas de l'escalier de ne pas faire tant de bruit, que nous n'étions pas chez nous. L'homme ne se déconcerta point. Il dit à ma mère, quand elle rentra :

— Madame, vous avez de beaux enfants, et cette fillette, dans quelques années, sera très jolie.

— Oui, mes enfants sont très jolis, fit-elle avec orgueil. Nous sommes venus de la campagne ; notre appartement n'est pas prêt : voilà pourquoi nous logeons ici.

L'homme alla se mettre au lit. S'il était sorti, j'aurais raconté la chose à ma mère, mais maintenant je n'osais pas.

Nous couchâmes les enfants. Arriva un pêcheur pour le dernier lit. Il nous regarda ahuri, puis bougonna :

— Ça va être gai avec cette marmaille!

Heureusement un paravent nous isolait quelque peu. Je me couchai. Ah! par exemple! jamais je ne m'étais trouvée dans pareil lit : on enfonçait là-dedans. Il y avait des taies et des draps, à petits carreaux rouges et blancs très propres, et, au milieu, un creux exquis dans lequel je roulai. C'était du vrai capoque pour le moins, et pas de la balle d'avoine réduite en poussière, comme chez nous. Tous les enfants étaient si agréablement surpris, qu'un moment ce furent des rires trillés et des pépiements, comme dans une volière en ébat. Le pêcheur jura. Ma mère nous fit taire, en mettant ses deux mains sur sa bouche. Puis entrèrent mon père et ma sœur aînée : ils se mirent au lit et exprimèrent leur satisfaction d'être aussi bien couchés.

De temps à autre, un des enfants devait faire pipi, ou le bébé criait. Alors le pêcheur grognait et jurait. A la fin, mon père, furieux, se leva et, en pans volants, au milieu de la chambre, l'invita à se mesurer avec lui ; mais l'homme ne bougea pas. Le vieux monsieur disait :

— Allons, camarade, couchez-vous ; du calme : vous avez de beaux enfants.