Puis elle allait prendre dans une petite boîte la mèche de cheveux blonds, auxquels adhéraient encore des lentes, et se plaçant sous la lucarne de notre mansarde, pour pouvoir en distinguer la couleur dorée, elle l'embrassait en sanglotant.
Enfin ma mère était devenue malade, et moins que jamais s'occupait de ses enfants vivants.
Le docteur des pauvres vint la voir. Il nous regarda tous en disant :
— Quels beaux échantillons d'enfants!
«Mais vous êtes tous malades : la fièvre vous ronge. Quant à vous, petite femme, il est temps de vous soigner sérieusement. Je vais prescrire de la quinine, je vous permets d'en donner un peu à vos enfants. Puis vous… que faire? Il faudrait des œufs, de la viande, du vin. Au mot : vin, nous avions tous levé la tête, stupéfaits.
Du vin à des pauvres!
Ce monsieur nous semblait dire des bêtises, tant chez nous, l'idée de vin, se confondait avec l'idée de gens riches et de ripaille.
Il se rendit compte de notre ébahissement, nous embrassa d'un regard circulaire, haussa les épaules et sortit.
Nous considérions notre mère presque avec respect, d'avoir une maladie qu'une boisson aussi distinguée que le vin devait guérir. La viande, les œufs nous avaient moins frappés : nous voyions, autour de nous, des gens qui en prenaient le dimanche ; mais du vin!… jamais! Cela nous effarait. Mon premier mouvement fut d'aller, la tête en feu, raconter la chose chez les voisins.
Quand mes parents voulaient causer, ils devaient attendre qu'ils fussent couchés, et les enfants endormis. Comme j'avais des insomnies, j'entendais souvent leurs réflexions et leurs propos : j'apprenais ainsi leurs projets et je partageais leurs inquiétudes.