— Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas beurre à boire, mais à boire là à pleins pots… Et j’incrustai mes pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs suintants…
Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage. Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du rez-de-chaussée : quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me demanda pourquoi je regardais ces putains.
Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père, une maison était aussi habitée par des dames : elles étaient toujours sur le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les traitaient de putains.
Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel. Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu ! c’était comme d’autres étaient modistes ou repasseuses… Plus tard, j’ai compris que leur métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et par les réflexions des adultes.
A ONZE ANS
Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir.
— Mère, qu’est-ce qu’on te fait ? Pourquoi cries-tu ?