— Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant ! elle est si jolie, si jolie ! nous allons tous l’aimer très fort.

— Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.

Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des reins pour me hisser dans l’alcôve.

— Toi ! fit-il, toi !

Et il me donna un gros baiser.

Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai : « C’est amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de jolis enfants que l’on veut ! Quand je serai grande, j’en aurai un tas ! »

A DOUZE ANS

En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète : je me figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et, quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour des douves, j’étais contente ou je soupirais : « Ah ! Dieu, bientôt il n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux… » Et ma gorge se serrait d’émotion.

Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le prend et a les mains remplies de couleur.

— Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il sera sec.