Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus. La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée.

En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres ! on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison… Chez ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes, qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière, aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu d’apparence : j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait elle-même, parce qu’elle chipait des « cents » sur chaque article ; elle m’avait même recommandé de retenir cinq « cents » sur la viande : nous les aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait ajouté :

— J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait.

Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne sortait pas de la chambre d’enfants au second : elle surveillait là les deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils, l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à table et recevait de tout.

— Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines, mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous seulement du fromage : allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq heures… et pour ce qu’il descend alors de viande ! et ces éternelles pommes de terre étuvées aux oignons… j’en ai le ventre comme un tambour.

— Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je.

— Oh ! toi, tu n’es que le trottin : tu n’es pas de la maison et il ne te revient pas plus.

Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame confectionnait elle-même ces robes d’enfant ; elle tricotait aussi des chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains de Madame : comment faisait-elle ces trous de broderie ?… J’aurais donné tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant.

Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes garçons : des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me laissait lire et faisait « ssst ! » dès qu’il entendait revenir sa mère.

— Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je t’expliquerai.