Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le monde et je m’y sens comme à la maison ; même il y a des maisons où je me sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est continuellement sens dessus-dessous ; puis il y a beaucoup de bruit, et je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si j’y touche, la voisine me dit : « Keetje, prends, garde, c’est la tasse dans laquelle buvait ma grand’mère » ou : « C’est le grand’oncle de mon mari qui a rapporté cette image des Indes. » Alors, tu comprends que j’ai du respect et que je n’y touche plus… Chez nous, il n’y a rien d’il y a longtemps, que le tiroir aux bonnets.
Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier, parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père : ainsi il ne doit pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons déjà habité : j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien…
Père, lui, n’a jamais tenu en place ; il allait toujours ailleurs, toujours ailleurs… Nous avons habité toutes les villes de la Hollande. D’abord, il s’y trouvait bien ; mais bientôt nous devions faire des dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez ; puis il se saoulait, perdait sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage, il nous faisait venir : à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise humeur. Enfin ça n’allait jamais… il fallait toujours partir, et je déteste partir : ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi. Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux, nous resterons au moins à Amsterdam… Toi, tu n’as jamais quitté Amsterdam. Tu voudrais voyager ? Tu ne sais pas ce que c’est : tous entassés dans une charrette ou au fond d’une barque…
— ? ? ?
Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais notre manière, la vraie, est horrible… Et pourquoi voyager loin ? Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à Bloemendael : on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes, et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux voisines, tout ce que l’on a vu.
— ? ? ?
Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi : ça, je le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir… Avoir toute une île pour nous deux, ce serait merveilleux… Ah ! j’aurais peur cependant… Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île…
J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde… et chaque fois ils me semblent plus blancs… Que veux-tu que me fassent tous ces objets étrangers ? Je veux bien les regarder, mais ne puis les aimer… J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et sais-tu pourquoi je l’aime ? La dernière fois qu’elle a joué avec cette poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je la garde, et je ne voudrais pas la laver…
— Kééééé ! Kééééé !
C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver ici dans l’appartement de l’étudiant ?