— Kééééé ! Kéééé ! Sotte fille, allons, monte…
Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.
— Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.
Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite… Mais je me rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.
— Que fais-tu, petite ? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu trimballes ces caisses ?
— Trois mois, dame.
— Tu apprends sans doute les modes ?
— Oui… je… j’essaie.
— C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul… Et ça te fait mal là…
Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et un médaillon de jais ; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle… Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé ses bottines tant je l’aimais.