— Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé : elle ment tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.
Elle fit tourner le chapeau devant la femme.
— Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela ?
— Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez, je vais vous le payer, je l’emporte.
— Mais le trottin vous le portera : elle est là pour cela et ne fait que cela.
— Non ! non ! voici l’argent… Tu vois, Aaltje, il est fait par la modiste.
Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte…
— Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées… Essuie tes yeux. Corry ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons. Ouf ! quelle alerte !… Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à toi-même… Allons, viens… Corry ! Corry ! le chocolat est-il prêt ?
Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres : il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est pas du hollandais… Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas, que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu étais « délicatement outillé ». J’ai demandé à mon père comment il fallait entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a giflée… Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu ?… Mère a dit qu’ils étaient absurdes ; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze ans.
Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma, le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela pourrait te faire de la peine… A moi, personne n’a peur de faire de la peine…