Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi pendant qu’eux se passent des friandises… L’autre jour, la première prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait fait relaver sa vaisselle… Ce n’est pas eux qui diraient que je suis délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina ce que c’est : délicatement outillé. Qu’est-ce donc ?… L’étudiant pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre, ou, si je monte le plateau, il me dit de loin : « Posez-le là et partez… » Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres ? cela m’est encore arrivé… Si j’y allais…
J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est écrit : Lexicon. J’en ai ouvert un : c’est ce que nous appelons des livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait eu écrit dessus : « Livre à mots », je n’aurais pas cherché dans les autres, mais Lexicon… J’ai donc regardé à Outil, puis à Outiller : c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis pas… Délicatement outillé… A l’école, on nous apprend que nous avons cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher… Nous nous servons de ces sens… non… oui… comme d’instruments… C’est évident… je me sers de mes yeux pour voir… ce… ce… pourrait bien être ça…
Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous… eux ne sentent rien et disent que j’invente cela pour les vexer… Et quand mère est allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être délicatement outillé, c’est peut-être ça… Dirk, la nuit, entend les rats ronger, tandis que nous n’entendons rien… c’est peut-être ça…
Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons : il me réveille la nuit quand il entend les rats… Si ce n’est pas ainsi, Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce délicat outillage… Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres — moi également, je laisse tout là pour lire — mais maintenant que je vois comment l’on te traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien, je t’aime encore davantage… Si, moi aussi, j’étais délicatement outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble… Mais comment le savoir ?… Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille Holsma ? Madame me le dirait aussi bien que monsieur…
Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions… ça, c’est cependant difficile… Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais chassée d’ici… Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle pour essayer les beaux chapeaux devant les dames… Ah là là, je sauterais à la porte… Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline, que lui avec sa grosse tête rouge… Ah, cher Seigneur, si j’agissais selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles femmes…
Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même… Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je suis délicatement outillée… J’erre souvent sur le Canal où il habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas un seul ne se nomme Holsma… Depuis cinquante ans qu’il y habita, il doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi… Toi, Wouter, tu n’es pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques jours, je vais te rencontrer… alors… alors… chut, voilà Corry qui descend.
— Kee ! oh Kee ! vite ! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon ? Aïe, si tu étais ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je rallume le fourneau.
Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants, d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus : alors bientôt un petit bourgeon courbe perçait la terre ; après, la fève éclatait, et le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et j’appelais tout le monde pour admirer.
— Ah cette créature enfantine…
Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop : un jour ou l’autre il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les jambes…