Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés, près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.
Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une grosse mouche ; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje. Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles venaient venger l’autre.
Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était changé ; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient restées de même : donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes et vieilles…
Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse ; qu’elle avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi… mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui ; que, quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite ; que le bâton était du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper ; que les parents savaient se faire obéir ; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses « charnières » quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant : « Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets », et que je continuais, en faisant « tic tic » avec ma grosse bille.
— Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère !
Et les larmes lui venaient aux yeux.
Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a recomptés quand nous sommes revenus.
— Tiens ! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus… seulement un ? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour trois… Quel plaisir avez-vous à cela ?… Depuis soixante-dix ans que j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de l’extérieur… Ah ceux-là surtout m’horripilent : ceux nés ici sont tout de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus dessous…
Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil, exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa ment : elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours été comme maintenant. Brrr… Oh j’en ai peur : jamais je ne veux entrer chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux qu’elle ; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid ; que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore une preuve qu’elle a toujours été décrépite : ce fuchsia ne change pas ; depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de ses clochettes roses et pourpres… Et son chien Lette, il est gros comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours, il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de dents.
Kaa me déteste : elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche, quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse, attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien ; puis elle me regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia me feraient devenir vieille comme eux. Ah non ! Ah non !… Hououou, avoir toujours été vieux, vieux… Elle me chasse un frisson par les côtes, de peur…