— Les modes ! Ah la la ! fit Mina ; elle est trottin chez une modiste.
— J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande de poisson de rivière, il était très joli ; et j’ai fait aussi ton chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye donc de faire une ruche.
— C’est égal, tu n’apprends pas les modes : ce sont les demoiselles qui paient, qui apprennent.
— Moi, j’apprends aussi : je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les doigts gourds.
— Quoi ? Quoi ? avec tes cheveux de putain… toutes les putains se teignent les cheveux de la couleur des tiens.
— C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur ; et toi, tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.
— Hein ! quoi !
Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.
— Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de rire pour qu’on ne voie pas mes dents… Quant à mon cou de girafe, dans les livres on dit : « long cou de cygne » : long, long, entends-tu, et un long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre…
Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette vilaine grande bringue… Petite aussi, quand je voulais coucher dans le lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous étions à l’école : je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en rentrant… Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten ; et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre. Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son vieux châle…