— Oui, ça va.
Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier.
Ah quel bonheur ! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt.
— Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à quatre heures.
Seule !… qu’allais-je faire ? mes jambes étaient flasques et une pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute ! Si je continuais Woutertje Pietersen…
Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je lis la fin du livre qui me sembla inachevé… Tous les romans finissent par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une colère… Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends : pourquoi tes patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge ? Tu n’es pas un domestique, tu es un employé : tu as eu raison de briser cette ombrelle, j’en aurais fait autant ; mais te voilà quitte de ton habit et certes aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te supporter… Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça… allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des drôlesses ? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de suite.
Trois heures et demie… je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la table. Le Juif me remercia gentiment.
Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes me gênaient : je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher… Une langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de caresse, me parcourait la peau ; je m’étirais. Oh, si je pouvais me coucher et avoir chaud aux pieds…
Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux gouttes de sang sur ma chemise : mon émoi fut intense… Alors, quand même, cette vilaine chose me venait : je n’avais cependant pas été sale avec les garçons… Oh que dirait mère ?… Tons les malheurs à la fois : Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec des dames… Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il ?… Mon Dieu, on descend l’escalier : c’est le pas du patron…
Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête ; il regarda à peine l’alcôve et sortit.