— Alors je vais entrer au chant !
— Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant, l’autre de déclamation ; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau et solide ; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous n’échouiez. Réfléchissez…
Une voix rare, un très beau timbre… Quelle perspective !… Mes dons ne seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi de produire de belles choses… et je ne devrais cela qu’à moi-même… Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir : « C’est moi qui fus Armide, ou qui fus Phèdre. » On dira : « Vous vous rappelez la grande Oldéma ? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art et de vie complètes. Ah ! elle était admirable !… »
Eh bien, pourquoi pas !… Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les meilleures ? On me dit très artiste, et j’ai les dons ! Si je puis les cultiver, pourquoi pas moi !… dites ! pourquoi pas moi.
Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.
Le lendemain je pris Mme R… à part et lui dis que j’avais décidé d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner des leçons particulières de diction.
— Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de chant.
Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas occupée plus tôt. Mme B… lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que j’étais très travailleuse et compréhensive.
— Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf ans, elle aura encore vingt ans devant elle… cela en vaut la peine.
Je me tenais coite.