J’entrai au chant et au solfège. Au solfège !… Je ne connaissais pas une note : elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je revenais, les autres avaient marché, moi reculé ; puis elles avaient dix-huit ans…
Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant comédienne ou chanteuse, — j’espérais bien vaincre les appréhensions d’André. — Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la maladie…
Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter, il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves.
— Oldéma va chanter…
Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi à la déclamation.
— Allons à la déclamation, Oldéma déclame.
Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français.
J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire : ce bruissement de ruche en travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi, quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter…
Un hiver, on lisait l’Iliade : les élèves goûtaient si peu cette lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe me disait :
— Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de moi, j’aurai des attaques de nerfs.