Le professeur s’en aperçut.

— Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des lectures plus à votre portée.

Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans ; moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.


Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus appelée chez le secrétaire.

— Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez voulu le faire maintenant : c’est très méritoire pour une personne de votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard pour vous créer un avenir au théâtre ; ajoutez à cela votre état de santé actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez…

— Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée ; mais ne pourrais-je assister aux cours comme auditrice ? Le Conservatoire est devenu ma vie.

— Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille : c’est le meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos concerts.

Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai ; j’étouffais. Je me réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs nichons. L’une me cria :

— Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu !