Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en des spasmes de désespoir : Fini… tout est fini. Cette implacable misère m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout craindre ; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait s’abattre sur moi ici… J’ai voulu escalader une pente, inaccessible quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les difficultés… trop tard… et j’ai encore tant d’années devant moi pour regretter ma vie manquée…
J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art… Fini… Me voilà plus désemparée que jamais… Et toutes ces beautés auxquelles j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en amateur… Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me reste…
J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins avaient conseillé de ne pas me laisser étudier… Avec quelle déférence le secrétaire m’a parlé : « Une personne de votre monde… Rentrez pour un temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée… »
Ah ! mince ! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne famille, qu’il a mis tant de gants… Aux petites du solfège, filles de verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de théâtre… Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité.
Encore un sale tour que la misère m’a joué : c’est de m’avoir montré les gens sous leur vrai jour : leurs égards ne s’adressent qu’à la position sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en guenilles, pour voir le volte-face de son respect…
C’est fini… Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que la pensée humaine a produit de plus élevé ; j’y ai appris à comprendre et à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas ! mais presque sans accent.
Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses ; il m’est devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon conseil… et, maintenant, fini… Je comprends le jeu du comédien et le chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou chanter moi-même, et c’est trop tard… Tout est fini sans espoir…
Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes que le jeune homme jouait sur l’orgue. Do… si… ré bémol… la-a-a-a-a-a-a…
Lui acquiesçait de la tête.
Quelle adorable trille… Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non une belle voix ; elle obtiendra un rappel de second prix ; elle fulminera un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y pensera plus ; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne lui ont pas fait faire un pas…