— Saperlotte, quel ennui ! je dois achever cette draperie. Si je m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis.

— Est-ce pour moi que vous craignez ? je ne bougerai pas avant midi, je vous l’ai promis.

— C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant son mariage : elles sont là avec le fiancé. Saperlotte ! ma draperie…

— Je ne bougerai pas.

— Alors, faites entrer.

Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança : je pus le voir d’un œil, et je reconnus Albert : c’était le fils d’un général, je l’avais aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais je ne bougeai.


Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un autre jeune homme nous attendait : blond, long et mince, avec une figure exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche ; ses manières étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce : il parlait le flamand littéraire, nous pûmes donc causer : celui qui m’avait amenée ne parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que j’avais lu ; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en plus.

Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des excursions à la campagne. C’était en hiver : j’étais ordinairement à jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare.

Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes. Alors nous nous enfoncions dans les fourrés.