Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente et sûre de soi, des figures et des choses ; ses couleurs chaudes et dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu de Vermeer de Delft… André y revenait à chaque instant et tournait autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.

— André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.

Nous regardâmes par l’entre-bâillement.

— Oh ! oui… si nous osions…

Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà devant la merveille… Je ne me trompais pas ; j’avais ce frémissement que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le fragment de la Leçon d’Anatomie du Dr Deymann, de Rembrandt : le cadavre vidé peint en raccourci.

André ne put que dire :

— Ces pieds… ces pieds…

Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.

Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne fîmes plus que beauté : les rues, les maisons, les canaux, tout fut matière à sensation d’art : les grands canaux surtout qui encerclent la ville…

Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre. Ah ! le repos, l’apaisement qui me pénétraient… Les arbres au feuillage sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse ; les grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis ; les vieilles portes sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir ; les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes forgés ; et la « Naatje », en cornette et tablier blanc, nous donnaient la sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.