Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons : deux fenêtres d’un rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses !
— Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu « égayer ce vieux bazar… » Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent : peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut mieux…
Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est amorti : pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit par des laquais raides, la cocarde au chapeau.
De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger frissonnement.
— Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs, qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte…
Nos flâneries nous conduisirent vers le Oude Waal et le Binnenkant. D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne. Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant, en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les perrons : la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage, pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en contre-bas de la rue : une très vieille femme, au teint blême, en caraco lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.
— Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un sillon : comme c’est loin de nous…
— C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi ; l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.
— La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la femme…