Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.
Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête : « Achetez donc… un dubbeltje seulement… c’est tout de la marchandise volée !… » Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.
Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah !… ta gale doit ressembler à ma gale…
Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour dix « cents », l’on s’est offert une collation de haut goût…
Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.
André était très remué :
— Vois donc leurs mains flasques… comme elles sont lourdement abandonnées dans le giron… On devine de pauvres êtres ayant vécu une longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus malsaines… Elles sont stigmatisées par une vie harassante de gagne-petit… Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes ! alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de leur race se démener autour d’elles.
— C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart : le juif est très respectueux de ses vieux parents.
Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des tabliers roses ou des petites robes rouges délavées ; les plus grandes, à l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon inintelligible pour les non initiés ; — mais, moi, je comprends, et pour cause… je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette rangée là le long de la rue ; — ils mangent des couques de corinthes, sucent des sucres d’orge, ou se régalent de « vinaigrés ».
— Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage, mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne dore pas ces types Orientaux : les couleurs restent crayeuses et délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines… Cela vous serre le cœur… Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à l’excès…