— Mais je ne t’ai rien demandé.

Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux, et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher mes tares et les indiquer à André… et elle devait surtout croire me faire un grand honneur… « Elle va me regarder comme une personne qui a l’habitude de marcher sur la tête… elle attendra avec impatience la gaffe, mais elle sera indulgente… »

Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta, couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler et à pleurer.

— Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme comme André.

— Calmez-vous… Vous connaissiez ce jeune homme ?

— Non… On l’a emporté, plein de boue et de sang.

— Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée… Il ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus.

André entra.

— Qu’y a-t-il ?

— Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons… Allons déjeuner, cela vous remettra…