Mon Dieu ! cette voix claire et froide… et cet accent ne la quitte donc jamais… Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et aristocratique que je connaisse… de qui la tient-il ?… car son plus grand charme est sa voix et ce qu’il y met.

— C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas ?

Comme je ne répondais point, elle répéta :

— Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas ?

— C’est comme vous voulez, fis-je.

La fortune du pot était : de grosses crevettes qu’on mangeait avec de délicieuses petites tartines fortement beurrées ; du saumon sauce hollandaise et des pommes de terre nouvelles ; une croûte aux champignons et un poulet avec de la salade ; un fromage à la crème, puis un monceau de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes : je ne comprenais pas… Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre.

En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente, ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur maison.

— Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.

— Mais bien aux bonnes… quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous devez avoir… nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant. Pourquoi dit-elle « à la fortune du pot » ?

— Ma mère aime la table : nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une habitude de notre pays wallon.