— Ah ! zut ! non ! j’aime trop ta charpente flexible.

— Tu ne dis pas : ta chair… le fait est que je ne dois pas en avoir dix kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça ne prend pas.

— Engraisser… ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un paquet de nerfs comme toi ! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous emboîterez jamais, je le sens.

Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait.

A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire, je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais devenue quasi étrangère à ma famille : nos chemins avaient été si différents…

Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne « m’amusais pas ». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et, quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans moi…

Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais André : notre amour était resté, après des années, debout et entier ; nous nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient mieux : mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté. Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée, que je ne savais que geindre. « On a mal, mais on n’embête pas les autres… » Et il partait, furieux.

Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant. J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes misères. Alors il accourait en se traitant de brute ; mais c’était plus fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.

Puis qu’avait-il, André ? ses idées ne se renouvelaient plus ; il répétait souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des centaines de fois ; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt dans son intelligence. Et quelle marche étrange… On eût dit que ses jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant d’après, il parlait comme si de rien n’était.

Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait plus : depuis qu’elle était de la « grande ville », j’étais devenue trop « pompier » pour elle…