Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie de sa beauté attirante : moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier qui se balance ; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être ; les pieds et les mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait remplacé Naatje.
Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite ; étant excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé ; quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle ; je l’entendis dire : « J’ai des ennuis domestiques odieux… »
La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois, je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé.
— Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au piano pour le professorat ; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au chant. Les autres aidaient maman dans le commerce.
Puis sa voix s’étrangla.
— Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.
Et je l’embrassai.
— Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune homme : le vieux misérable m’a offert de m’entretenir… Il n’y a plus moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la vie intolérable.
Je l’emmenai déjeuner chez moi.
— Alors vous voudriez devenir chanteuse ?