— Ah ! oui, le plus vite possible… les courses à travers la ville pour les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait… Par celle-là, j’ai eu encore une leçon chez une autre femme galante ; là, je ne suis plus retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec un monsieur ; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas voulu et suis partie.
— Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent tant ?
— Mais nous sommes dans une purée noire ; maman ne fait plus rien depuis notre malheur.
— Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix ?
— Ma voix ?
— Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime : ce que je vais vous dire n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation ?
— La déclamation ! qu’est-ce que c’est ? Est-ce que cela existe, peut-on s’en faire une position ? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois gagner de l’argent : j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus bonne à rien.
— Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie sortent de la déclamation. Travaillez quelques années : avec votre allure et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera… On y aime beaucoup les types de serre chaude comme le vôtre.
Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix… Marthe avait beau dire que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre… Personne ne voulait en démordre : c’était l’envie qui me poussait.
Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu mon explication avec le secrétaire ; je ne pouvais donc plus la suivre au Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano, heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des après-midi exquis. Je chantais d’abord : tout Grieg y passa, et Brahm et Schumann.